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domingo, 1 de abril de 2012

1962 : Les Beaux-Arts / Le cinéma

Deuxième partie du récit de Patrice Goulet : les Beaux-Arts en pointillé, le cinéma intensif et toujours le café des Deux Académies où Manuel Duque est le commun dénominateur d’architectes et de peintres qui commencent à faire parler d’eux.

Les Beaux-Arts
Pour ma deuxième année aux Beaux-Arts, je suis passé de l’atelier Lods à l’atelier Lamache qui était rue Visconti dans le seul but de réussir le concours d’admission. Je n’avais déjà plus aucune illusion sur cet enseignement sclérosé qui ignorait une réalité que je découvrais en discutant et en voyageant.
J’ai rendu les projets obligatoires en y travaillant le moins et le plus vite possible et je n’allais qu’aux cours incontournables.
Ce qui était insupportable, c’était l’absolu manque de culture de tous, professeurs comme étudiants. C’était comme s’il fallait toujours repartir de zéro, comme si on ne pouvait pas profiter de ce que nos prédécesseurs avaient élaboré. Les plus aventureux se référaient à Le Corbusier. C’était leur seul modèle, qu’il suivait sans le moindre esprit critique. De Frank Lloyd Wright, il ne connaissait rien. De même sur ce qui se passait aux USA, en Italie, en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Ne parlons pas de peinture, de littérature, ou pire de cinéma qui n’était pour eux qu’une distraction.
J’avais vite compris qu’il fallait mieux continuer à aller voir le maximum de bâtiments anciens aussi bien que modernes. J’avais découvert les quatre volumes de La France inconnue de Georges Pillement. Chaque chapitre y décrivait un itinéraire qui, par des petits routes magnifiques, conduisaient d’un édifice à l’autre, ruines, chapelles, fermes, manoirs perdus au fin fond de la campagne. C’étaient des guides réversibles en ce sens que bien que leur but semblait être de conduire à des bâtiments, leur véritable objectif était d’inciter à parcourir des départementales aussi belles que peu fréquentées. J’emmenais toujours Manuel avec moi. Que de merveilles n’avons-nous pas découvertes grâce à ces guides !

1962. Dans les Corbières. Sur les routes de la France Inconnue. Manuel et la 2ch. ©PG

Manuel m’a appris à prendre mon temps, à m’arrêter quand on traversait un paysage magnifique. Parfois Daniel Budin venait avec nous. La 2ch était un véhicule génial. On la décapotait le plus possible. J’ai encore le souvenir du parfum des acacias en fleurs. Les petites routes étaient si vides que, parfois, on y installait le siège avant de la 2ch pour pique-niquer. Nous n’allions que dans des hôtels perdus et des restaurants pour ouvriers où on mangeait délicieusement pour un prix très modique. Et toujours on discutait d’art, de peinture, d’architecture, de cinéma.
De retour à Paris, j’allais à l’atelier juste le temps de dessiner en vitesse un projet. Je trouvais cela insupportable. Heureusement, il y avait le cinéma !

Le cinéma intensif
Aux Ursulines, à la Pagode, au Ranelagh, au Champollion, au studio Parnasse, nous allions voir les films d’art et d’essai, sur les boulevards, à l’Eldorado ou au Brady, des films de série B, westerns, péplums, fantastiques, science-fiction, à la cinémathèque de la rue d’Ulm n’importe quoi, quasiment à l’aveuglette. Nous y restions parfois de 18h à 24h.
C’est à la cinémathèque, bien sûr que j’ai découvert Griffith, Eisenstein, Flaherty et les réalisateurs japonais. Je suis vite devenu un fan d’Akira Kurosawa, donc toujours prêt à voir un de ses films même s’il était en version originale doublée en russe.
Nous avions beaucoup de chance car c’est à ce moment qu’a commencé la nouvelle vague. Nous étions enthousiastes. Ces films nous rendaient joyeux et optimistes. Si le cinéma pouvaient devenir si vivant, si libre, tout était possible.
Lola de Jacques Demy, Tirez sur le pianiste et Jules et Jim de François Truffaut, À bout de souffle, Vivre sa vie, Une femme est une femme de Jean-Luc Godard, Hiroshima mon amour et L’année dernière à Marienbad d’Alain Resnais, Méditerranée de Jean-Daniel Pollet, Adieu Philippine de Jacques Rozier, La collectionneuse d’Éric Rohmer! Avec Manuel, chacun suscitait des discussions enflammées.


1962 Hallelujah les collines d’Adolfas Mekas ©DR

Je me rappellerai toujours l’émotion qui nous a saisis quand nous avons vu pour la première fois à la pagode, Hallelujah les collines d’Adolfas Mekas. Je crois que nous sommes restés aux deux séances suivantes ce jour-là. Pour moi, c’était un vrai miracle. Manuel avait lui-aussi adoré. La première fois, à chaque séquence, il ne pouvait s’empêcher de me dire : « le salaud, regarde, il est en train de cadrer l’image comme Mizoguchi ! ». Et évidemment à ce moment là, Mekas inscrivait sur le côté droit de l’écran un texte en japonais. Pour des dingues de cinéma comme nous, il était facile de reconnaître les chefs d’œuvre que citait Mekas. J’ai été en particulier ébloui (et je le suis toujours) par ces plans répétitifs qui permettaient à la caméra de dépasser plusieurs fois le couple qui marchait sur une route à travers un magnifique paysage recouvert de neige, en remontant à chaque fois un peu en arrière. Cette manipulation du temps m’avait parue vraiment magnifique. Il n’y a que La nuit du chasseur de Charles Laughton qui m’avait autant impressionné.
Les séries B, on les voyait en série. C’était la grande époque des westerns. Pour Manuel comme pour moi, notre préféré, c’était Johnny Guitar de Nicolas Ray mais nous avons aussi beaucoup aimé Le gaucher d’Arthur Penn, L’homme aux colts d’or d’Edward Dmytrik, L’homme qui n’a pas d’étoiles de King Vidor. Les films fantastiques, nous en connaissions tous les codes. Nous ne rations jamais un Terence Fisher ni surtout un Roger Corman. Le Corbeau, avec Peter Lorre, nous avait fait tellement rire. Et la série des Edgar Poe qui utilisait toujours les mêmes plans d’une maison en train de brûler nous amusaient beaucoup. Le voyeur de Michael Powell nous avait aussi emballé.
Nous ne rations jamais bien sûr les Hitchcock, les Hawks, les Mankiewicz, les Welles ni les Antonioni (L’aventura), Rossi (Salvatore Giuliano), Ingmar Bergman (Un été avec Monika, Les fraises sauvages, La nuit des forains, Sourires d’une nuit d’été, Le septième sceau).
C’est sans doute au Champollion, au Cujas ou au Bonaparte, que nous les avons vus Laura d’Otto Preminger, Africa Queen de John Huston, À l’est d’Eden et America, America d’Elia Kazan, Banditi a Orgosolo de Vittorio de Seta…
Nous étions à la cinémathèque quand Langlois a présenté d’un air très dubitatif, une série de films underground américains. Il ne les appréciait pas, a-t-il expliqué mais comme « on » lui assurait qu’ils allaient faire date, il avait accepté de les projeter. Nous avions beaucoup aimé Flaming creature. Manuel trouvait que la manière très sensible, très émotionnelle de filmer de Jack Smith, allait dans la même direction que lui. Jack Smith recherchait, lui-aussi, à échapper à ce réalisme moderne que Manuel détestait. On a dit que ce film frôlait le porno, nous, nous trouvions surtout qu’il était envoûtant par la beauté des noirs et blancs et son maniérisme qui nous faisait penser aux peintures préraphaélistes.
Nous étions aussi dans la salle de la rue d’Ulm pour la première projection de Sleep, le film d’Andy Warhol qui ne montrait que John Giorno, son amant d’alors, en train de dormir. Il ne se passait rien et pourtant nous ne sommes pas partis. Sans doute étions-nous fascinés par ce suspense : allait-il se réveiller ou la caméra allait-elle bouger ? Chaque fois qu’il y avait un changement de plan aussi minime était-il, on espérait ! Nous n’étions pas nombreux à la fin du film, très contents d’avoir tenu bon.
Avant, entre, ou après ces séances, nous allions dîner tous les deux ou le plus souvent avec les amis qui étaient venus avec nous ou que nous allions retrouver. Nous avions nos habitudes, chez Wadja, à Montparnasse, Aux mille colonnes rue de la Gaité, au Chartier, rue du faubourg Montmartre et chez Orestia, rue Grégoire de Tours, à l’Acropole rue de l’École de médecine, à La cantine vietnamienne rue Basse de Carmes, à l’Étoile verte, près de l’Arc de triomphe…
Le cinéma, c’était un plaisir mais surtout une formidable école. Manuel avait un jugement très sûr et toujours très argumenté. Il connaissait tout, ayant une mémoire d’éléphant. Ce qui l’intéressait, c’était toujours de voir si le film ouvrait une nouvelle voie. Godard l’énervait car il trouvait que c’était le plus fort, le plus intelligent, le plus innovateur mais toujours dans le sens du réalisme dont il pensait qu’il fallait s’échapper. Il admirait pourtant sa manière de démolir les habitudes, d’aller toujours au delà des règles. Jules et Jim ou Lola le ravissait et il espérait que Truffaut et Demy iraient plus loin dans cette voie. Il avait adoré (moi aussi) les longs travellings d’Adieu Philippine de Jacques Rozier.
Godard, c’était un peu comme les Nouveaux Réalistes. Il les trouvait très forts et très habiles mais complètement à côté du problème. Pour lui, ils faisaient partie de l’académisme moderne. Il croisait souvent César et l’aimait bien (je crois que c’était réciproque) mais trouvait ses travaux récents (les compressions) pas vraiment intéressants surtout quand il a compris que César en ferait des multiples. Il se sentait plus à l’aise avec Raymond Hains, peut-être parce que celui-ci le traitait en égal, ce qui n’était pas le cas le plus souvent.
Autant Manuel était clair et percutant quand il était avec des amis, autant il devenait provoquant dès qu’il était avec quelqu’un qu’il craignait. La vie lui avait appris qu’aucun critique ne le prenait au sérieux, lui qui n’avait pas un sou, pas d’atelier, qui ne pouvait donc pas peindre de grandes toiles sauf quand un ami lui prêtait momentanément son atelier. Chaque fois que j’ai assisté à une discussion avec le directeur d’une galerie ou un critique, elle a mal tournée. Manuel devenait intransigeant, affirmant que, de toute façon, vu ce qu’ils exposaient ou ce qu’ils défendaient, il voyait bien qu’ils ne comprenaient rien et il se lançait alors dans des explications sur sa vision que ses interlocuteurs n’essayaient même pas de comprendre.

Les Deux Académies : les architectes
Aux Deux Académies, le café où nous allions le plus souvent, les groupes de ses amis se superposaient. Ils ne se connaissaient pas. C’est Manuel qui en était le commun dénominateur.
Il y avait les architectes.
D’un côté, Daniel Budin, Wolfgang Hettler et moi.
Daniel ne m’avait pas suivi à l’atelier Lamache. Il était clair qu’il allait bientôt bifurquer. Il était trop actif, trop rapide, trop séduisant. C’est normal qu’il ait fini par travailler pour le cinéma, concevant et réalisant des décors pour la publicité puis pour des longs métrages.
Wolfgang était arrivé de Stuttgart pour continuer ses études d’architecture en France. Pendant les deux ans où il est resté à Paris, il est venu avec nous. À un moment, il cherchait un travail. Je lui ai fait rencontrer Claude Parent et c’est lui qui a mis au propre le projet du centre culturel de Charleville, un des plus beaux d’Architecture Principe, l’agence de Claude Parent et Paul Virilio.

1966 Architecture principe : Projet de palais des expositions, Charleville ©CP

 En août 1963, Daniel, Wolfgang et moi sommes allés aux Etats-Unis. Le frère de Wolfgang travaillait à New York. J’ai habité quelques jours chez lui. La mère de Daniel était la sœur d’Igor et de Dimitri Markevitch. À New York, Daniel a habité chez Dimitri qui jouait du violoncelle à l’orchestre philharmonique de New York. Leur appartement donnait sur Central Park. Nous y avons passé une soirée mémorable après un grand concert qui avait eu lieu dans le parc. Etaient là ses amis du Philharmonie dont Leonard Bernstein. Ils se parlaient en passant d’une langue à l’autre comme si c’était normal d’enchaîner le russe à l’hébreu, au français, à l’anglais…
Comme nous étions trop jeunes pour acheter une voiture, c’est Dimitri qui l’a achetée pour nous et nous sommes partis pour San Francisco. J’avais préparé un itinéraire permettant de voir un maximum de constructions de Wright. Nous sommes bien arrivée à Phoenix pour voir Taleisin West mais là, faute de temps et d’argent, nous avons dû faire demi-tour. C’est à la suite de ce voyage que Claude Parent m’a demandé d’écrire avec lui un texte sur l’architecture américaine pour la revue Cimaise.


Août 1963 : Patrice, Daniel et Wolfgang : NewYork-Phoenix aller-retour ©PG

Avoriaz
Un autre groupe d’architectes que fréquentait Manuel était à l’atelier Lemaresquier, le pire selon moi. Ils allaient dans un café situé en bas de la rue Bonaparte. Comme toujours, c’est à la cantine que Manuel les avait rencontrés. Il y avait Jacques Labro, Jean-Marc Roques, Pierre Lombard, Jean-Jacques Orzoni… J’en ai déjà dit un mot. En ces temps là, aucun jeune architecte ne pouvait espérer obtenir un chantier important. Or, eux ont construit la station de ski d’Avoriaz. Un miracle !

1964 : Jacques Labro : croquis des premiers immeubles d’Avoriaz ©DR

C’est grâce à Jean-Marc Roques sûrement que cette histoire a pu commencer. Lui seul était capable de croire qu’une histoire aussi folle puisse exister. Jean-Marc est capable de vous faire prendre le soleil pour la lune, le jour pour la nuit. Impossible de croire tout ce qu’il raconte. Un jour, il m’avait dit qu’il avait construit des maisons en Inde Je n’en n’avais pas cru un mot. Pourtant, quelques temps après, Rémy Audouin m’a emmené diner chez Raoul Curiel, un des grands patrons de l’archéologie française. « Ah, vous êtes architecte m’a-t-il dit, quel métier ! Quand j’étais en Inde, j’ai connu un de vos confrères qui y avait construit un ensemble de maisons. Il avait de gros problèmes. ». Son histoire était donc vraie !
Il travaillait dans l’agence Bertrand & Delb qui avait commencé à travailler sur le projet d’Avoriaz. Le promoteur, Gérard Brémont, commençait à s’inquiéter car manifestement, son conseiller, Jean Vuarnet, médaille d'or aux jeux olympiques de 1960, n’était pas satisfait de leur projet qui ne répondait pas à son idée qui était que les résidents puissent chausser leurs skis immédiatement en bas des immeubles.
Gérard Brémont était aussi jeune que Jean-Marc et tous deux étaient des fans de jazz. Jean-Marc lui a dit qu’avec ses copains, il saurait faire le projet que Vuarnet voulait. Brémont lui a dit : « ok, montrez-moi ». Roques a fait revenir d’urgence ses copains qui étaient aux Etats-Unis. Ils ont dessiné une station accrochée aux reliefs et cela a marché. C’est Jacques Labro, qui venait de finir l’école en obtenant le Grand Prix de Rome, qui a donné sa forme au projet et Roques a réussi à faire rêver tout le monde dessus. À l’époque, j’avais admiré comment il avait enchanté les journalistes en expliquant qu’ils avaient dessiné Avoriaz en observant les marmottes. Manuel me disait que Labro ferait sans doute des projets intéressants parce qu’il aimait et savait rêver (1)
Jean-Marc avait convaincu son père, qui dirigeait une école boulevard Montparnasse, de mettre à la disposition de Manuel une pièce où peindre. Cela n’a duré qu’un temps mais Manuel y a peint un grands nombre de dessins. À l’époque, faute de moyens, il utilisait des couleurs à l’aniline ce qui explique pourquoi beaucoup de ces dessins, s’ils ont été exposés longtemps à la lumière sans avoir été protégés, s’effacent. Quand il peignait, Manuel allait toujours très vite et donc il consommait beaucoup de papier. Le père de Jean-Marc s’est inquiété. Il a eu peur que son stock de papier, qui n’était pas loin, y passe en une minute. Bien sûr, Manuel amenait ses propres papiers et ne touchait pas à ceux de l’école. Étant d’une honnêteté quasiment maladive, il n’aurait pu imaginer une seconde n’emprunter même qu’une feuille. Mais comprenant l’inquiétude du père de Jean-Marc, il avait préféré s’en aller.
Plus tard, Jean-Marc a emmené Manuel aux sports d’hiver avec une partie de sa bande dans des conditions évidemment farfelues comme toujours. Tous ceux qui y ont participé s’en rappellent. Il faudra que je demande à Hervé Bagot, Pierre Lombard et Alain Gunst de me raconter ce voyage.
Pierre Lombard était le plus jeune de la bande et le bras droit de Labro, mettant au propre ses croquis. C’est le premier que Manuel m’a fait rencontrer. Puis j’ai vu Labro et Roques. Nous les avons rejoints à Avoriaz pour voir le début du chantier. Ensuite, nous avons été de Morzine à Moutiers pour voir Anselme, le père de Michel Boix-Vives. Mais cela, c’est une autre histoire.


Les Deux Académies : les peintres.
Aux Beaux-Arts, Manuel avait aussi pour amis des peintres et des sculpteurs.

1962 : Ivan Magnien derrière une de ses sculptures ©PG

Ivan Magnien, d’abord, qui habitait rue Dauphine. Il a vite fait partie de notre groupe. Manuel l’a beaucoup influencé. Ivan a même fini par faire des sculptures qui étaient une transcription en volume des graphismes de Manuel. Il était venu avec Daniel et moi à Venise. Il nous retrouvait souvent aux deux Académies. Nous avons fait pas mal de voyages ensemble. Plus tard, il a laissé tomber la sculpture et a monté avec sa femme Marzia, une maison de couture qu’il a appelé de leurs deux noms, Ivan et Marzia.
Alain Jacquet, nous l’avons vu souvent à cette époque. Il était aussi aux Beaux-Arts mais en architecture. Il écoutait avec attention ce que disait Manuel. J’ai un grand dessin fait par Ivan, très inspiré des graphismes de Manuel. Ivan l’avait signé en 1962. Quand Alain l’a vu, il a dit à Ivan : « j’aurai pu faire ce dessin donc je le signe aussi » et il l’a fait mais en mettant 1961 pour se moquer d’Ivan. Manuel a dit alors : « d’accord, moi aussi je peux le signer » et il l’a antidaté en 1960. Il y a donc leurs trois signatures superposées.
Alain savait très bien expliquer ce qu’il voulait faire et nous étions certains qu’il allait réussir. Je me rappelle qu’il avait été très frappé par les dessins très colorés que Manuel avait ramenés de Venise. Il me semble qu’on en retrouve des traces sur les dessins qui recouvrent les grands cylindres qu’il a exposés en 1962 à la Galerie Breteau. J’ai assisté aux discussions au cours desquelles Manuel a convaincu madame Breteau d’exposer cette installation. J’ai d’ailleurs aidé à sa mise en place dans la galerie et j’ai fait ce jour-là une vingtaine de photos de ce montage. Alain est parti un peu après à New York.


Alain Jacquet et Manuel Duque. Paris ©PG

Manuel Duque et Denise Breteau. Paris ©PG

1962. Alain Jacquet. Les cylindres. Galerie Breteau. Paris ©PG

Trente ans plus tard, au début janvier 1993, Ivan a eu la bonne idée de nous rassembler dans son appartement de la rue du Jour aménagé par Massimiliano Fuksas que je lui avais fait rencontrer et avec qui il était devenu ami. Il y avait Daniel, Alain et sa femme, Ivan et Marzia, Manuel, Anne-Laure et moi. C’était génial de se revoir. Tous, nous avions suivi notre route et plutôt avec succès. Et Manuel était notre point commun. Ivan a de très belles toiles de Manuel (et d’Alain).

1993 : Patrice Goulet, Ivan et Marzia Magnien, Jacky Budin, 
Sophie et Alain Jacquet, Daniel Budin, Manuel Duque  ©ALE

Aux Deux Académies, venaient aussi Pierre Vermeersch, Raymond Pérot, François Derivery et Michel Dupré, tous professeurs de dessins, les trois derniers formant en 1971 l’association DDP. Claude Grobéty et Pierre Bernard venaient souvent les retrouver. Je discutais beaucoup avec Vermeersch et Perrot qui m’impressionnaient. J’avais vraiment l’impression d’être un ignare avec eux. Leurs idées étaient très influencées par la psychanalyse. Manuel les trouvaient trop intellectuels. Mais eux l’écoutaient et j’avais l’impression que Manuel arrivait à les troubler. Vermeersch était très intéressé par Henri Michaux et l’écriture automatique. Lui et Perrot m’ont quelque fois montré ce qu’ils faisaient. Certain de leur essais me paraissaient vraiment intéressants et pas si loin d’ailleurs de ce que cherchait Manuel. Après tout, Manuel disait toujours qu’il fallait qu’il s’oublie pour parvenir à peindre et une certaine forme d’écriture automatique repose sur cette idée bien qu’évidemment pour un tout autre but. La psychanalyse n’intéressait pas vraiment Manuel. Ce qu’il voulait, c’était retrouver la nature.
Récemment, Michel Dupré m’a appelé et il m’a donné les références d’un texte où il raconte leur aventure (2). Il y a un court passage sur Manuel et les deux Académies.
« On comparait, sans vraiment les connaître, les mérites de Jung et de Freud (on penchait pour Jung), on lisait Breton et Mallarmé, on admirait les œuvres de Wols et Fautrier, on découvrait Siné, Mad, etc.

 En même temps, la rencontre d'étudiants en architecture (Yves Toutut, Patrice Goulet, Alain Blondel, Dieter Hoor), en mathématique, en médecine, etc., les confrontait à des questions plus rigoureuses et moins propices aux délires, au sein desquelles intervenaient des problématiques sociales
… À cela il faut ajouter une rencontre déterminante.
 Au restaurant de l'Ecole des Beaux-Arts, Manolo (Manuel Duque), peintre abstrait, Espagnol, gagnait sa pitance en débarrassant les plateaux. Proche de la quarantaine, il connaissait le milieu artistique, faisait partie d'un vague groupe de peintres « gestuels-nuagistes » en relation avec la galerie Breteau et le critique Julien Alvard. Les qualités persuasives de ses discours avaient quelque chose de fascinant : foisonnement verbal, raisonnements analogiques (voire a-logiques), références inattendues, métaphores audacieuses, constituaient un cadre pédagogique propre à décrisper leurs esprits et leur ouvrir les portes de la pensée moderne.…
Le bar-tabac « Aux deux Académies », rue Bonaparte, tenu par Mr et Mme Jourdan est à cette date leur lieu de rendez-vous. Ils y côtoient Arrabal, Topor et autres « Paniques », Sabatier le BDiste, Gilles Caron le photographe de Gamma, Jacques Montagnac photographe ami de Pierre Vermeersch et Alain Jacquet, de retour des USA, qui vient confirmer ces nouveautés. C’est dans son appartement vide de la rue St-Honoré qu'ils tenteront avec Pierre Vermeersch des improvisations musicales anarchiques (dont l'enregistrement est sans doute resté en possession de Jacquet).
 Collages et jeux symboliques, écoutes croisées de Stravinsky et Coltrane, lectures parallèles de Mallarmé, Bataille ou Ponge, la pataphysique, Oulipo et les Situationnistes, etc., cohabitent. Lévy-Strauss et Barthes sont mis à l'épreuve et ouvrent de nouveaux espaces de réflexion, incitent à penser autrement, sans pour autant leur faire renier le passé… »
Aux deux Académies, passait aussi Antonio Ballester, un sculpteur espagnol qui adorait Manuel. Ils avaient des discussions dont je ne comprenais pas un mot.
On y croisait aussi de temps en temps Vladimir Slépian. Il était comme un fantôme. Manuel, qui n’avait pas un sou, lui payait un café. Je ne me rappelle plus pourquoi ni comment mais un jour, nous l’avons aidé à réaliser une de ses performances. Nous étions partis, Vladimir, Manuel et Daniel (ou Ivan ?) dans ma 2ch vers une forêt de la montagne de Reims pour pouvoir disposer d’une route où nous pouvions être sûr qu’aucune voiture ne passerait. Nous y avons déroulé l’immense rouleau de papier que nous avions amené. Je crois qu’il faisait bien 100 mètres de long. Vladimir a peint à grands traits et avec une énergie incroyable une gigantesque calligraphie. Nous lui passions des bassines que nous remplissions à mesure qu’il les épuisait. Je suis sûr que l’un de nous a filmé cette performance. Est-ce moi ? Je ne sais pas où est ce film.
Je savais qu’il était mathématicien mais j’ignorais qu’il écrivait. Ce n’est que récemment que je suis tombé sur un texte magnifique de lui : Comment mourir de faim à Saint-Germain des Prés mis sur le net par  Philippe Brunet qui l’a manifestement bien connu. (3)
En regardant sur le net, j’ai appris que de ce texte, le seul qu’il a publié sous le pseudonyme d’Eric Pide, en 1974, dans la revue Minuit, sous le titre Fils de chien, avait été tiré un film L’homme qui marche, premier long métrage d’Aurélia Georges 4).

22 novembre 2010
Patrice Goulet
  

martes, 28 de septiembre de 2010

1961: Les Deux Académies

À Paris, pour être libre (et survivre), Manuel Duque travaille à la cantine de l'école des Beaux-Arts. Il y rencontre beaucoup d'étudiant venus y apprendre la peinture, la sculpture et l'architecture. En face des Beaux-Arts, il y a un café, les deux Académies, où il les retrouvent et où ils discutent pendant des heures de peinture, de cinéma et de l'avenir.

Patrice Goulet, qui est architecte mais a surtout écrit pour des livres, travaillé pour des revues aussi renommée que l'Architecture d'Aujourd'hui, et conçu de nombreuses expositions sur l'architecture pour l'Institut français d'architecture comme pour l'institut français de Düsseldorf, se rappelle de la première année qu'il a passé au Beaux-Arts alors qu'il commençait ses études d'architecture et où il a rencontré Duque.


Il y a quelques année, je suis tombé sur On n'y voit rien, un livre de Daniel Arasse, et après l'avoir lu, j'ai décidé que je n'écrirais plus jamais un texte "normal".
Daniel Arasse était conservateur au Centre Georges Pompidou et jusque-là je n'avais pas eu envie de lire les livres très sérieux qu'il écrivait sur le détail en peinture. Mais "On n'y voit rien" était merveilleux. Arasse n'avait pas abandonné ses sujets favoris et il n'était pas devenu moins exigeant, mais il avait changé de style. Au lieu de disserter, il racontait. Devenus lettres, dialogues, discussions, ses textes avaient acquis une liberté, une vivacité, un attrait et même un suspense qu'on attendait plutôt d'un film d'Alfred Hitchcock. Ce qui était rébarbatif était devenu passionnant.

C'est pourquoi je raconterai ma rencontre avec Manuel comme si j'écrivais une lettre sans faire de plan ni me préoccuper de cohérence.  Tant pis si ma chronologie est un peu floue et si parfois je m'égare. Je vais laisser mes souvenirs me guider.

Avoir rencontré Manuel a été une des grande chances de ma vie. Jamais je n'oublierai ce qu'il m'a apporté.  Il est toujours à côté de moi. Pas seulement parce qu'il a été un ami génial et qu'il m'a fait connaître beaucoup de monde mais aussi parce qu'il m'a toujours forcé à remettre en cause mes idées, à les approfondir, à les défendre, et sans cesse garder l'esprit ouvert, curieux, inquiet, et en même temps enthousiaste et optimiste. Il était très attentif mais aussi très engagé, sûr de lui, de ses idées et de ses jugements. Parfois difficile à suivre, le plus souvent clair et lumineux.

J'ai un souvenir très précis de notre première rencontre. Elle a eu lieu aux Deux Académies, un café de la rue Bonaparte, vers 14 heures, en octobre 1960.  Si je m'en souviens c'est parce que c'était mon premier jour à l'école des Beaux-Arts de Paris. J’avais 19 ans.

Mais pour que tu comprennes,  il faut que je remonte à une autre rencontre qui fut pour moi aussi très importante parce que c'est elle qui m'a amené à l'architecture. 


La cour de l'École des Beaux-Arts vue de ma chambre située 
au dessus du café Les deux Académies  (1960) ©PG

 Je suis né en 1941 à Reims. J'y suis resté jusqu'au baccalauréat, à part cinq années passées en pension, en Normandie. Mes parents allaient en vacances à La Baule. Claude Parent venait dans la villa voisine. C'est là que je l'ai rencontré. Je devais avoir 14 ans. Lui 34, soit vingt ans de plus que moi. Il n'était pas encore l'architecte célèbre qu'il est devenu aujourd'hui. Ce qui m'avait marqué à l'époque, c'est qu'il parlait avec nous, les ados, non comme à des enfants mais comme à des adultes. Il était bien le seul. J'appréciais.

J'ai passé le dernier oral du baccalauréat à Paris en juillet 1959. Le jour suivant, je suis parti à La Baule avec lui. Je ne sais plus comment cela s'était arrangé mais il m'avait prévenu qu'il fallait qu'il passe d'abord sur un chantier. C'était celui de la maison Mauriange qui venait de commencer à Meudon. Je ne savais rien du métier d'architecte mais j'ai trouvé que ces poteaux de béton qui sortaient de terre étaient magnifiques et que les discussions entre Parent et les ouvriers étaient passionnantes.

En octobre 59, j'ai commencé Math Sup au lycée Charlemagne à Paris mais j'ai abandonné au deuxième trimestre. Je m'ennuyais trop et il y avait tant à découvrir à Paris. Et j'étais déjà un fan de cinéma et il n’était pas question de ne faire que des maths.

À peine évadé de Charlemagne, j'ai été voir Parent. J’avais compris qu'il n'avait pas fini ses études d'architecture parce que l'enseignement y était vraiment trop inepte. Je me demandais s'il y avait une autre voie.  Il m'a  conseillé de m'inscrire dans un atelier extérieur et a téléphoné à Marcel Lods, un architecte « moderne » alors très respecté. Il était en train de réaliser Les Grandes Terres" à Marly-le Roi, un des rares Grands Ensembles intelligents. Nous avons été le voir dans son agence et Lods m'a dit de m'inscrire dans son atelier.   
Son atelier était extérieur parce qu’il n'était pas dirigé par un des grands patrons qui régnaient sur les ateliers traditionnels situés quai Malaquais mais par un indépendant appelé par les élèves, et que ses locaux n’étaient pas situés quai Malaquais mais au premier étage de l'immeuble construit en 1933 par Roger-Henri Expert à l'angle des rues Mazarine et Jacques Calot.

En ce temps-là, pour entrer aux Beaux-Arts, il fallait réussir un concours qu'on préparait dans ces ateliers. Dans les ateliers extérieurs, il n'y avait pas de bizutage, mais la hiérarchie ancien/nouveau n'en était pas moins présente. Cette année-là, nous étions une vingtaine de nouveaux. Notre place était sur la mezzanine.  L'ancien qui était responsable des nouveaux nous a aussitôt mis au travail.  Il fallait mouiller une feuille de papier canson avant de la fixer sur une planche à dessin par un encadrement de papier collant kraft. Quand la feuille séchait, elle se tendait. Dessus, il nous a demandé de dessiner, d'après modèle, une colonne grecque, dorique évidemment, « histoire de pénétrer dans le monde savant des proportions », cela avec un té, une équerre, un compas et un critérium à mine dure. Ce n'était pas pour cela que je m'étais inscrit. Je croyais qu'on allait m'apprendre les fondements de l'architecture moderne. Dessiner une colonne grecque, qu'est-ce que cela avait à voir avec la ville, l'industrie, le progrès, le logement, le béton ?

Parmi les nouveaux, un seul avait l'air aussi catastrophé que moi. Il s’appelait Daniel Budin. Son père était ingénieur, ce qui expliquait sans doute sa réaction.
À midi, nous sommes allés déjeuner à la cantine des Beaux-Arts, quai Malaquais, puis prendre un café dans le bistrot le plus proche. Il se trouvait juste en face de l'entrée de l'École, rue Bonaparte. C'était Les Deux Académies. Et c’est là que nous avons rencontrés Manuel ou plutôt qu’il est venu s’asseoir à côté de nous et nous a demandé ce que nous faisions. Quand nous lui avons dit que nous commencions des études d'architecture, il s’est apitoyé : « malheureux, devenir architectes, quelle idée ! Les architectes ne comprennent jamais rien, ils sont toujours en retard d’une guerre, toujours à la remorque des artistes! » Nous avons donc plongé tout de suite au cœur de son univers qui allait devenir très vite le nôtre. 
Manuel nous a expliqué qu’il était espagnol, peintre, qu’il survivait en desservant les bols et les plateaux à la cantine des Beaux-Arts, quai Malaquais. Il y gagnait de pouvoir y manger. Les fenêtres de la cantine s'ouvraient sur les quais qui bordaient la Seine. De la rue Bonaparte, il fallait traverser la cour du murier puis les nouveaux bâtiments, frôler l'administration, ressortir dans la cour qui jouxte les quais. On faisait la queue, prenait un plateau métallique dont les creux étaient respectivement remplis d'un hors d'œuvre, un plat, un fromage et un dessert. On payait avec un ticket. Nombreux sont les amis qui m’ont raconté plus tard que c’est là, dans cette cantine,  qu’ils l’avaient connu. Tout le monde l’appelait Manolo et le trouvait sympa. 

Au début, j’habitais à Neuilly, dans le pied à terre parisien de mes parents, rue de Longchamp, mais assez vite, j’ai eu la chance de récupérer la chambre que louait un étudiant avec qui une de mes cousines avait décidé de vivre. Tous deux étaient en section peinture et cette chambre était vraiment trop petite pour deux. Elle était juste au dessus des Deux Académies, au 5ème étage, mansardée, et disposait d'un minuscule balcon qui donnait sur la rue Bonaparte et la cour de l’école des Beaux-Arts.  Elle n’avait pas de cuisine. Il y avait juste un lavabo installé dans un placard et le WC était sur le palier (mais il n'y avait qu'un seul autre locataire à ce dernier niveau).


Ma chambre. 
Sur le mur de droite, un dessin d'Ivan Magnien. Derrière Ivan assis 
devant ma table à dessin, une encre de Duque (1961) ©PG

Manuel habitait alors à deux pas, en bas de la rue Bonaparte, dans une minuscule chambre de bonne que la mère de Bruno Fontaine lui prêtait. Fontaine était aussi étudiant en architecture, dans l'atelier Lemaresquier. Je ne l'ai pas connu mais je sais que Manuel l'appréciait. Des toiles, appuyées contre un mur, occupaient une grande partie de la place, le lit la moitié restante. Dessous, il y avait des piles de dessins. C’était   minuscule, exactement tel qu’on imagine le lieu minable où vit un peintre sans le sou. Et, Manuel n'avait effectivement pas un sou. Nous l'invitions à tour de rôle au restaurant et au cinéma quand nous y allions. Nous trouvions cela normal, jamais nous n’aurions pu imaginer passer un moment ni surtout sortir sans lui. Nous étions tous conscients de la chance de l’avoir pour ami. Ensuite, je ne l'ai plus quitté.

Je n'ai que peu de photos de cette époque. Quatre ou cinq des Deux Académies,  deux ou trois de ma chambre avec vue sur les Beaux-Arts, deux de Manuel dans sa minuscule chambre en train de me montrer des dessins. Je me rappelle qu'il me fallait toujours un long temps d'accommodation pour que je vois ce qu'il voulait me montrer. Il passait d'un dessin à l'autre, m'expliquant ce qu'il avait voulu faire, et petit-à-petit, j'arrivais à pénétrer dedans, j'apprenais à les aimer et à sentir ce qu'il recherchait. Il disait toujours qu'il fallait qu'il s'oublie, que c'était la seule façon d'avoir une chance de retranscrire les émotions qui étaient à la base de la peinture.


Manuel me montre des dessins dans sa chambre de la rue Bonaparte (1960) ©PG

Claude Parent s'était marié avec Naad, une de mes sœurs. Ils m'accueillaient souvent chez eux, rue du Docteur Blanche, dans le XVIe arrondissement, où l'agence de Claude et leur logement occupaient un grand appartement. Je voyais Claude travailler, j'aimais l'entendre discuter, je scrutais les maquettes de ses nouveaux projets, j'admirais les peintures qui étaient sur les murs, en particulier celles de Carrade qui est un de ses grands amis. À l'époque, je ne connaissais rien (à part le cinéma). Par exemple, je ne savais pas qui était cet Yves Klein avec qui, un soir, nous avons diné, ni ce Gilles Ehrmann avec qui il triait des photos magnifiques de ces chantiers. Claude était incroyablement généreux : il discutait avec moi comme si je n'étais pas alors qu'un étudiant ignare.

Le lendemain, je retrouvais Manuel qui était sur une toute autre longueur d'ondes. Il me forçait à expliquer pourquoi Parent me séduisait tant, pourquoi j'aimais tant l'originalité, la force et le dynamisme de son architecture. Claude était un constructeur. Il savait donner à  son architecture une grande puissance. Pour Manuel, la question était ailleurs. Il admirait la volonté et l'opiniatreté de Parent mais rêvait d'une autre architecture tout en répétant sans cesse qu'il fallait admettre qu'un architecte est, par nature, toujours en retard parce que son travail était seulement  d'inscrire dans le réel ce que les peintres avaient découvert, donc, aujourd'hui, cette modernité dont il disait pourtant qu’elle était maintenant au bout du rouleau. Il avait la même réaction devant les films de Jean-Luc Godard qui lui semblaient aller justement à l'extrême de cette modernité qui lui paraissait achevée. Il disait admirer sa volonté et son habileté parce que c'était aussi le destin du cinéma mais qu’un peintre devait tout reprendre à zéro pour échapper enfin à cette logique "réaliste" qui n'avait plus d'avenir. Je n'étais pas d'accord sur sa définition de la modernité. Pour moi, c’était une attitude, pas un style. Alors, on discutait des heures. Il me traitait d'imbécile. Il avait souvent raison. C'était agaçant. Alors, on partait à la cinémathèque pour avoir d’autres sujets de disputes.

Ce passage de Claude à Manuel était très instructif, très formateur. Tous les deux me forçaient sans cesse à les comprendre et à me justifier.

Mais Manuel n’a pas seulement fait mon éducation intellectuelle, il m’a aussi appris à vivre. Et petit à petit, il a agrandi mon cercle d'amis. J'avais l'impression qu'il connaissait tout le monde. J'ai découvert beaucoup plus tard qu'il fréquentait d’autres groupes d’étudiants que je n’ai jamais rencontré. Hervé Bagot, par exemple, qui est aujourd’hui un de mes grand amis, l'a bien connu à cette époque. Pourtant, je ne l'ai rencontré que bien plus tard alors que je sillonnais la France à la recherche d'architecture méconnues.


Mme et Mr Jourdan, les patrons du café Les deux Académies ©PG 
Aux Deux Académies, Patrice Goulet, Ivan Magnien, Daniel Budin, 
et de dos, à gauche, Odilon Cabat (1960) ©PG

Aux Deux Académies, il y avait ceux que je voyais souvent : Daniel Budin, Ivan Magnien, Wolfgang Hettler, Alain Jacquet, Jean-Pierre Levet. Il y avait aussi la bande de Derivery, Dupré, Perrot et Vermersh, tous professeurs de dessins. J'ai beaucoup discuté avec les deux derniers qui m’intriguaient. Manuel les trouvait, je crois, un peu trop intellectuels. Ils avaient un copain photographe qui s'appelait Jacques Montagnac. Un jour, il est revenu d'un reportage sur une usine d'abattage de poulet et il nous avait terrifié par la précision et l’objectivité effroyables de ses photos. Elles nous ont tous rendus malades.


C'est aussi Manuel qui m'a fait rencontré la bande qui commençait à travailler sur le projet de la station de ski d'Avoriaz.  C’était la première fois que de jeunes architectes obtenaient une commande importante et pouvaient donner libre cours à leur inspiration. Manuel aimait particulièrement Jacques Labro qui, avec Jean-Marc Roques et Jean-Jacques Orzoni, étaient les héros de cette aventure mais leur bande était nombreuse et il faudrait tous les nommer, de Pierre Lombard à Guy Breton. On en reparlera une autre fois.

Peu de temps après notre première rencontre, Manuel nous a dit qu'il allait partir plusieurs mois à Venise. La galerie Breteau qui exposait ses toiles à Paris avait conclu un accord avec une galerie importante de cette ville. Cette galerie lui prêtait un atelier pour plusieurs mois pour qu'il puisse y peindre et préparer une exposition qui devait d’abord avoir lieu à Venise.
Nous ne pouvions déjà pas nous passer de lui. Aussi Daniel Budin, Ivan Magnien et moi sommes partis dans la 2 chevaux d'un autre copain appelé Brunstein. Nos moyens étant très limités, le voyage fut assez mouvementé. Je me rappelle qu'un brouillard épais nous a pratiquement fait rouler au pas durant la traversée du Jura et qu’une nuit nous avons dormi sur de la paille dans la grange.
La traversée du nord de l'Italie fut pour moi un choc. C’était mon premier voyage hors de France. J’étais émerveillé autant par les villes que par  l'architecture ancienne et moderne. Jamais je n’avais imaginé une telle beauté.
Nous avons eu la chance d’arriver à Mantoue au moment où y avait lieu la grande exposition du Conseil de l'Europe consacrée à l'œuvre de Mantegna. Le château ducal avait été restauré et toute l'œuvre de Mantegna rassemblée. C'était magnifique. C’est là, je crois, que j’ai vraiment compris ce qu'était la peinture. 
A Venise, nous avons trouvé une chambre minable près de la Piazza de Roma où nous avions garé la voiture, mais cela n'avait vraiment aucune d'importance. Nous passions nos journées avec Manuel et c’était merveilleux de parcourir Venise et de discuter avec lui. Il était pourtant très inquiet parce que cette exposition était pour lui très importante et il avait conscience qu’il était en train de faire un pas en avant. Il avait raison. Les dessins qui restent de cette aventure sont magnifiques et marquent une étape importante dans son travail. J’en ai toujours deux sous les yeux.
Ce qui était vraiment typique de lui, c’est que, bien qu'il ne soit à Venise que depuis 15 jours, il avait déjà ses habitudes dans une petite trattoria populaire fréquentée surtout par des ouvriers. Il y était chez lui comme il l’était aux Deux Académies. Nous y mangions tous les jours. C'était délicieux et vraiment pas cher. Je découvrais la cuisine vénitienne. 
Elle se trouvait dans une petite ruelle qui débouchait sur une place bordée d’une église et d’un canal où, le matin, un bateau vendait des fruits et des légumes. C’est lors de ce voyage que j’ai découvert par hasard, sous les arcades de la place Saint-Marc, un magasin Olivetti que j'ai trouvé magnifique. J’ai appris ensuite qu’il était de Carlo Scarpa. Ce fut le premier pas qui m’a menée à la découverte du travail de Frank Lloyd Wright qui a été ensuite si important pour moi.

Je m’arrête là aujourd’hui. La suite va être plus compliqué car notre vie a été très mouvementée. Nous n’avons pas cessé de voyager, nous sommes retournés en Italie, j’ai découvert l’Espagne.  J’ai commencé à écrire sur l’architecture. Je l’ai aidé à monter ses expositions. Au cinéma, la nouvelle vague est arrivée…

Patrice Goulet


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